Loukoums, cannelle, aubergines, tisane d'hamamélis, feuilles de melhoukhia, soja, thermoplongeurs, zalabias, louches à beignets, kourtaki, swack, bœuf stroganoff, ginkgo biloba, savon à la rose, loubenyemen, décapiteurs d'œufs, oum el nass, saris, pelmenis, tresses brésiliennes, cornes de gazelle, briques chauffantes, cevezli pekmezli, diadèmes, margharitas, bricks à l'œuf, presse jus de viande, couscous légumes, lait entier, champignons parfumés, tamari, bat tapis, gratteron, beurre de karité... Ces mots vous inspirent, vous assomment, vous fascinent ? C'est qu'ils nous révèlent mille et une manières de cuisiner, se soigner et vivre chez soi. Un art du bricolage éternel, que ce soit dans la confection d'infusions ou la préparation de plats, l'application d'onguents ou la pose de cheveux.
Dans la rue d'Aubagne et ses voisines, ils sont plusieurs milliers à s'offrir ainsi à la vue permanente du client avide. Surplombant une multitude de choses souvent non identifiées - poudres, feuilles, objets, pierres, liquides, mélasses, gâteaux, plats, bouts d'écorces, fruits, légumes ou céréales - les mots désignent sans cesse : une chose ici, une chose là, celle-ci pour ceci et celle-là pour cela. Les noms se chevauchent et s'élèvent lentement dans les airs, flottent à la manière de fantômes, on a beau s'accrocher à l'un, le lire, le déchiffrer, associer le nom et sa chose, tenter de le retenir, il est bientôt aspiré par le suivant, le nom et sa chose puis le suivant, le nom et sa chose, encore le suivant, le nom et sa chose... À la longue, cette affaire peut s'achever en crise de nerf, là, par terre, en plein milieu de la rue, devant une foule de badauds, il nous faut du liant, un peu d'explication, un vendeur, un patron, une notice, une fonction : relever, colorer, adoucir, requinquer, nourrir, se rafraîchir, blanchir les dents, calmer l'anxiété ou la douleur, couper les cors, attiser le feu ou le désir, embellir, faire des frites ou des petits trous... Essentiellement des soins de corps, des plaisirs de bouche ou des instruments domestiques, on en bave, on se régale, on en ronronne de langueur. La crise est passée, ne reste plus qu'une langue pendante d'avidité et des yeux fiévreux, passant d'une chose à l'autre et d'un monde à l'autre. Ici, la mer Noire, là l'Inde, et puis la Méditerranée, l'Afrique, l'Asie, la Provence ou l'Histoire...
(...) Extrait de l'introduction